Quatre leçons à tirer de la consultation populaire à Ottignies-Louvain-la-Neuve

Olivier Malay, chercheur en sciences économiques à la Chaire Hoover d’éthique économique et sociale (UCL), membre du mouvement citoyen Tout Autre Chose, qui soutient la ‘Plateforme citoyenne’.

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La consultation populaire qui a eu lieu le 11 juin à Ottignies-Louvain-la-Neuve a largement dépassé les frontières de la cité universitaire. Plus qu’un simple vote pour ou contre l’extension du centre commercial l’Esplanade, elle nourrit une réflexion sur la politique communale et régionale. Quatre leçons au moins peuvent être tirées de cette expérience.

1. Des citoyens en demande de participation

« On a trop peu l’occasion de donner son avis », affirmait d’emblée un citoyen interviewé par la RTBF au sortir des urnes. S’il y a bien une chose qui rassemble les citoyens s’étant mobilisés pour voter, c’est la possibilité de faire entendre leur voix plus souvent que seulement lors des élections, et particulièrement sur ce dossier. En témoigne le taux de participation de 26%, un taux inattendu et honorable pour une consultation organisée dans des conditions difficiles, et qui est légèrement supérieur à celui de la consultation sur le centre commercial à Namur en 2015 (24%). En témoigne également un élément du Panel citoyen organisé par l’Assemblée Générale des Étudiants de Louvain (AGL), une expérience où près de 100 usagers de la ville ont été tirés au sort pour débattre du sujet. Beaucoup de participant sont jugé le « manque de consultations préalables et de transparence » comme l’un des points les plus problématiques du projet d’extension.

« Alors que le promoteur et certains dans la majorité déclarent le projet enterré, mais en avancent un second assez semblable, ne pas suivre la population sera probablement sanctionné lors du prochain scrutin ».

Le succès de la consultation est donc un succès de la démocratie participative et montre la préoccupation des habitants quant à l’avenir de leur ville. D’une part, la situation ouvre la voie à une multiplication d’initiatives démocratiques novatrices, car la population est demandeuse. D’autre part, même si le résultat de la consultation n’est pas contraignant pour les autorités politiques, elles ne pourront aller à son encontre sans en payer le prix. Tant le bourgmestre Jean-Luc Roland (Ecolo) que le ministre de l’Aménagement du territoire Carlo Di Antonio (CDH) auront à se positionner sur l’octroi d’un permis d’urbanisme, nécessaire à une extension. Au moment où le promoteur immobilier et certains élus de la majorité déclarent le projet d’extension enterré, mais préparent la voie à un second assez semblable, ne pas suivre l’avis de la population sera probablement sanctionné lourdement lors des prochaines élections, ce dont se réjouit déjà le MR actuellement dans l’opposition.

2. C’est en fait un triple « non » au projet immobilier

La population s’est prononcée à près de 80% « contre ». Mais s’agit-il vraiment de l’avis de la population, où juste des 26% de votants ? Certains avancent que les gens qui sont restés chez eux approuvent l’extension de l’Esplanade en silence. Les non-votants ont-ils des avis différents de ceux qui ont voté ? Pour tenter de le savoir, on peut comparer les résultats de la consultation à des expériences menées précédemment. Lors du Panel citoyen, les 100 personnes tirées au sort ont débattu pendant une journée des arguments « pour » et « contre », pour finalement se positionner à 76% en défaveur de l’extension. Ensuite, un sondage aléatoire, appelé « porteurs de parole », a été mené sur 200 personnes et a abouti à un résultat de 75% de « contre » l’extension (marge d’erreur de 7%). Les résultats de ces différentes prises de pouls de la population convergent à chaque fois vers un rejet du projet d’agrandissement. Ce triple « non » à l’extension suggère que parmi les habitants restés chez eux, une majorité reste « contre » l’extension.

3. Des élus en décalage avec leurs électeurs

Si la population a rejeté massivement le projet d’extension, il n’en va pas de même de la part de ses élus communaux. En 2014, la majorité communale (Ecolo-PS-CDH) a octroyé un permis socio-économique pour l’extension de l’Esplanade, sans ouvrir un quelconque débat quant à l’opportunité du projet. Les partis ont eu la prudence de ne pas donner leur avis sur le fond du dossier à l’approche de la consultation. Néanmoins, les différentes prises de parole des derniers mois montrent que la volonté des conseillers communaux, opposition (MR) comprise, s’approche en fait davantage d’un « oui mais »  que du « non » émis par la population, même s’il y a une diversité d’opinions au sein de chaque parti. Si la population a voté à 80% « contre » l’extension et à 20% « pour », la tendance au conseil communal était nettement moins tranchée.

Le résultat invite donc les élus communaux à reconsidérer sérieusement leur copie. Parmi les acteurs du dossier, c’est la Plateforme citoyenne qui renforce sa légitimité. Ce regroupement de 23 associations locales a non seulement récolté 3500 signatures pour demander la consultation, mais a aussi vu son point de vue largement dominer dans les votes. Cette Plateforme apparait donc en représentant légitime de la voix des habitants sur le dossier – position renforcée par le fait que plus de 2000 électeurs ont suivi sa consigne de boycott des 20 questions supplémentaires voulues par la ville. Ces questions, initialement critiquées comme ambiguës et redondantes avec l’enquête publique, sont d’ailleurs difficilement exploitables sans biais, vu un faible taux de répondants.

4. Un laboratoire de la société belge ?

L’on ne peut s’empêcher d’observer certains parallèles avec des questionnements plus globaux déjà à l’œuvre dans la société.

Il ressort d’abord que le décalage se creuse entre la population et ses représentants. En 2017, seuls 12% des Belges affirment avoir encore confiance dans le Parlement (enquête Noir Jaune Blues). La tendance actuelle des représentants élus à outrepasser le débat public et à confier à des acteurs privés les décisions importantes renforce ce sentiment. Ce constat posé, il est légitime de se questionner : qui devrait décider de la manière d’organiser la vie économique et d’occuper l’espace urbain ? Les citoyens, du côté de la logique démocratique ; ou les intérêts privés, selon une logique de profitabilité ? C’était le cœur du conflit entre les pro- et les anti-extension de l’Esplanade. Dans ce cas précis, les habitants n’ont pas voulu que la majorité du centre-ville soit dédiée à une extension taillée pour attirer un public fortuné venu d’ailleurs, seul à même de générer des marges de profit suffisantes pour ce genre d’installations.

« Faut-il confier les décisions clés aux citoyens/travailleurs et à leurs représentants, ou considérer que les acteurs du marché le feront plus adéquatement ? »

Dans d’autres cas ou à une autre échelle, lorsque des voix s’élèvent pour stopper le CETA ou la privatisation des services publics (Belfius, la Poste, les forêts wallonnes…), pour créer des coopératives sociales et écologiques, ou pour renationaliser des secteurs clés (l’énergie), c’est le même débat : faut-il confier les décisions clés aux citoyens/travailleurs et à leurs représentants, ou considérer que les acteurs du marché le feront plus adéquatement ? Depuis la crise financière de 2008, ce débat ne cesse de prendre de l’ampleur. Il est de toute façon temps, comme le montre cette expérience démocratique, d’impliquer bien davantage les citoyens et de les associer à la formulation de la réponse, sans quoi leurs représentants élus ne regagneront jamais leur confiance.

 

Cette carte blanche a été publiée dans La Libre Belgique du 20 juin 2017

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